Collectif Accordeon Diatonique de Bretagne

 

 

 

 

Le stage

Patricia Gendre

 

 

 

 

 

C'est l'histoire d'une fille, là. Ça fait trois ans qu'elle joue de l'accordéon et voilà que son prof arrête les cours, là où elle habite.
Le traître.
C'est des drôles de bêtes, les profs de diato, d'abord on les trouve bizarres, après on s'attache.
Et après on se retrouve secrétaire du CADB, on comprend pas comment.
Bon je m 'égare.
Bref, la fille, là, malgré ses classeurs de tablatures bien rangées : les tablatures dans les classeurs, mais les classeurs eux-même, euh… à force, 4 tablat' par semaine en moyenne, ça chiffre vite ! (comment, le tarif syndical est d'une tablat' pour deux mois, vous rigolez ?), donc malgré ses classeurs, la fille se dit qu'elle va jamais progresser si elle reste dans son coin perdu entre ses poireaux et ses moutons (sisisi), et elle se renseigne sur les stages existants.
Alors là galère parce qu'à l'époque dont je vous parle, la fille n'était pas encore secrétaire du CADB et donc ne pouvait pas se téléphoner ou s'envoyer un mail pour se demander " Eh dis, qu'est-ce qu'il y a comme stage de diato ? ", je ne sais pas si vous voyez le problème.
Et Paroles d'Anches n'existait même pas, non plus. Monde cruel !

Bref, elle finit par trouver (je ne sais plus comment) une annonce de stage " accordéonistes confirmés ".
Bon ça veut dire quoi, ça , confirmé ?
La fille est perplexe. Elle sait jouer la tarentelle à fond les ballons, une chatte italienne n'y retrouverait pas ses petits mais bon, elle ne confond plus depuis longtemps les poussés et les tirés et sait même quand le sol est tiré ou poussé, rien qu'en voyant les notes au dessus !
Mais est-elle confirmée ? Par qui, par quoi ?
Renseignement pris,(toujours pas au CADB) elle comprend (ou croit comprendre) que confirmé veut juste dire " pas débutant ". Ah! Jouable.
Donc elle décide de s'inscrire.
Sauf que la fille, là, c'est une ancienne bonne élève, alors elle se dit que si elle se trouve à la traîne du groupe, si tous les autres pigent plus vite qu'elle, elle va pas aimer ça. Pas du tout. Mais bon, elle peut toujours dire au bout de la matinée qu'elle a mal à la tête (il paraît que c'est une excuse bien utilisée par les femmes, elle ne s'en sert pas d'habitude, mais en se forçant un peu, puisque c'est génétique, elle devrait pouvoir) et rentrer chez elle repasser la montagne de linge qui l'attend (quoique avec un peu de chance avec le temps qu'il fait ça a pas séché).

Bref, le grand jour arrive, elle part avec son accordéon d'une main, son casse-croûte de l'autre. Laissant derrière elle mari, enfants et linge à repasser.
Elle se perd trois fois avant d'arriver (heureusement que les tablatures sont mieux écrites que les plans d'accès aux écoles de musique), trouve une placette avec une vieille dame incorporée (c'est sa spécialité, les vieilles dames) et qui, merci sainte Cécile patronne des musiciens, sait où se trouve le Centre Machin.
Juste deux rues derrière, elle est passée devant tout à l'heure.

Elle monte l'escalier en traînant son engin, trouve des gens autour d'un café, dit bonjour, tout ça.
Et on s'installe autour des instruments. Chacun se présente vite fait, on n'est pas là pour ça. On dit juste son prénom, et " trois ans de cours avec… " " stages avec… ", ce genre de truc.
Et en avant ! On essaie, on réessaie, on écoute le prof, le voisin la voisine, on attrape un bout, la main droite, la main gauche, ensemble ça colle plus, flûte.
Il y a bientôt une cacophonie épouvantable, encore heureux que personne ne soit venu avec un la-ré, à mort les la-ré !
Chacun joue tout seul en principe, à son tour, pour voir-entendre si ça va ou pas, mais il y a toujours un voisin une voisine qui réessaie ce qui coince en même temps.
On essaie ensemble, tous, len-te-ment, trois--------------quatre-------------. Au bout de deux tours ça galope. Y a plus qu'à recommencer.

Le temps passe, on s'habitue au bruit. La voisine a mal à la tête, la fille, là, non.
Elle est bien, elle a l'impression d'avoir d'immenses oreilles tout autour de la tête pour attraper tout ce qui passe, comme dans les livres pour enfants d'Elzbieta où le petit Troun a des oreilles immenses et lobées comme des bois d'élan et part à la poursuite de l'oiseau-musique…
Midi déjà, pause sur la plage toute proche, sandwiches et pomme, ça suffit bien.
Les autres discutent d'autres stages, de gens qu'ils connaissent, quelqu'un sifflote, tiens, la gavotte de tout à l'heure…

On y retourne, deuxième air, deuxième série d'essais en tous genres.
Le prof dit des énormités, du genre " Les stages c'est bien surtout au bout de 3 jours, quand on est tellement fatigué qu'on ne réfléchit plus à ce qu'on fait. On a tellement joué que les doigts sont tout sanglants, prêts à mettre sur le barbecue. Et les airs viennent tout seuls, il n'y a plus de passages difficiles sur lesquels on bute… "
La fille regarde ses doigts, pas encore de changement en chipolata, peut-être que le jardinage des poireaux endurcit la peau ?

Marrant d'observer les autres stagiaires aussi : il y a celui/celle qui ne comprend que les notes (" Après le mi, c'est un si ou un la ? "), celui/celle qui ne comprend que les numéros (" après le 9 tiré, c'est 7 poussé ou tiré ? ") et les deux ne se comprennent pas, il y a celui/celle qui est venu faire autre chose qu'avec son prof pour s'ouvrir à d'autres pratiques, mais qui continuellement dit qu'il/elle n'a pas l'habitude de travailler ainsi et que c'est vraiment dur, il y a celui/celle qui a découvert aujourd'hui le travail d'oreille et qui trouve ça formidable, un univers lui est révélé, mais, tout de même, peut-on lui envoyer la tablature ? A la fin ? Il y a celui/celle qui vient d'ailleurs et qui est ravi de travailler le folklore breton, et ne se rend pas compte que le mot fait grincer quelques dents…

Boeuf final avec les guitares d'à côté, malheur, on ne sait plus rien ! Eux non plus.
Brouhaha, décalages. La voisine a une demi-phrase d'avance, le voisin un temps de retard, mais en gros on reconnaît l'air, ouf.
Au bout d'un moment on en a marre, mais on n'a pas convenu du signal de fin, alors ça tourne, ça tourne… Et ça finit par s'arrêter, n'importe comment.
Bises, adresses et téléphones, à quand le prochain ?
Un dernier détour par la plage (tant qu'à n'avoir fait ni repassage ni jardinage, autant finir la journée en beauté, rien que pour soi), la musique des vagues pour atténuer l'autre, celle qui reste dans les têtes, et tourne, tourne…