Collectif Accordeon Diatonique de Bretagne

 

 

 

 

Glauque ?
Patricia Gendre

 

 

 

 

 

C'est un dimanche d'hiver, un dimanche de pluie, un de plus.
C'est une maison de retraite dans la campagne bretonne, paquebot neuf échoué en limite du vieux bourg, lignes droites, arêtes vives, sols en résine synthétique, odeur de désinfectant.

Dans la maison de retraite, le hall d'accueil, froid, impersonnel, a été aménagé pour la circonstance : c'est jour de fête, fest-deiz !
Chaises le long des murs et des baies vitrées que bat la pluie, deux palettes retournées pour la scène, deux micros dessus, une sono d'avant la sono (je ne serais pas étonnée de trouver des lampes dedans !) des amplis en vrai bois " graet ba'r gêr ", je parie, et voilà.
Je suis là de bonne heure, avec mon accordéon, et comme je n'ai rien à faire, j'attends.
J'attends comme les résidents (aimable euphémisme) que l'ascenseur recrache par lots homogènes : les valides, ceux avec des cannes, puis ceux qui arrivent avec leur déambulateur (" scouitch ", font les patins de caoutchouc, " frrrrrrrrrrt ", les chaussons de feutre ), puis les fauteuils roulants pour lesquels il faut déplacer les chaises le long des fenêtres...

C'est long. Des gens arrivent peu à peu, pas beaucoup. Il y a fest-deiz à Poullaouën aussi, à Plounévez…
Les frères Morvan étaient tête d'affiche, mais en fait d'affiche, celle de l'entrée dit qu'ils sont obligés d'annuler leur venue, suite à un décès dans leur famille.
Ça cadre avec le reste…

Dans un fauteuil, une dame pleure, elle veut retourner dans sa chambre.
Sa fille a promis de venir, mais elle est en retard, ou la dame le croit, et maintenant elle pense que sa fille l'a oubliée…
Les autres n'ont pas l'air spécialement contents d'être là, on les croirait déposés là comme des paquets.
Ils se sont faits beaux pourtant, l'un d'eux a mis sa casquette, mais a gardé ses chaussons.
Un autre a enfilé un tricot à manches courtes sur sa chemise blanche de peur d'avoir froid, et sa fille n'est pas contente, elle le rouspète gentiment, c'est pas beau, papa !


Mes compères arrivent, ouf ! Je commençais à revoir mentalement " On n'a pas tous les jours 20 ans… "

On démarre, il y a 10 personnes à danser, les enfants des résidents ou les parents du personnel soignant, quelques danseurs de fest-deiz qui ont eu la flemme d'aller jusqu'à Plounévez… La fille de la dame qui pleurait est arrivée, même bouille ronde, même cheveux courts et raides (les autres font plutôt dans les bouclettes ), mais 2O ans de moins et pas de fauteuil roulant. Elle veut aller danser, sa mère s'accroche à elle : " Tu t'en vas pas ! "…

Au tour des chanteurs, on va danser, on est presque 20 maintenant. Je calcule qu'on est en gros un musicien pour deux danseurs…

Puis les jeunes filles d'Oristal s'installent, bien embêtées de n'avoir que 2 micros pour 4. Quatre-vingts ans à elles quatre, sourires et cheveux longs, un rayon de soleil ! C'est sympa ce qu'elles font, la température remonte un peu, on cesse de guetter d'autres arrivants par les fenêtres… Leurs airs sont pour la plupart bien connus, je vois une résidente qui fredonne, une autre qui sourit…
On chante avec elles, un tamm - kreiz idiot et rigolo " Gwechall e oa Giscard d'Estaing, ha bremañ 'zo Lionel Jospin…" (je vous laisse deviner les autres couplets…)
Le papy au tricot vient danser avec sa fille, il sourit. Il est complètement à contre- temps, il balance ses bras comme un enfant, il sourit toujours, et tout le monde lui sourit.
La dame au fauteuil roulant sourit aussi maintenant à sa fille qui danse une gavotte.
Que ressent-elle en voyant son portrait plus jeune, encore vive et mobile, mobile… ? Et sa fille, se voyant clouée sur un fauteuil…. ?

Café, gâteaux, gavottes et mini-kost ar c'hoat, l'après-midi s'écoule doucement, paisiblement…
C'est déjà l'heure de la soupe, les marmites prennent l'ascenseur, puis le personnel vient chercher les résidents, les uns après les autres, pour les ramener dans leurs chambres (" scouitch, frrrrrrrt ").
Les danseurs s'en vont aussi, on plie.
Pas si glauque finalement…
Quelques sourires, encore, aux derniers résidents, avant de repartir, et d'oublier, peut-être, ce qui nous attend….