C'est
un dimanche d'hiver, un dimanche de pluie, un de plus.
C'est une maison de retraite dans la campagne bretonne, paquebot neuf
échoué en limite du vieux bourg, lignes droites, arêtes vives, sols en
résine synthétique, odeur de désinfectant.
Dans la maison de retraite, le hall d'accueil, froid, impersonnel, a été
aménagé pour la circonstance : c'est jour de fête, fest-deiz !
Chaises le long des murs et des baies vitrées que bat la pluie, deux palettes
retournées pour la scène, deux micros dessus, une sono d'avant la sono
(je ne serais pas étonnée de trouver des lampes dedans !) des amplis en
vrai bois " graet ba'r gêr ", je parie, et voilà.
Je suis là de bonne heure, avec mon accordéon, et comme je n'ai rien à
faire, j'attends.
J'attends comme les résidents (aimable euphémisme) que l'ascenseur recrache
par lots homogènes : les valides, ceux avec des cannes, puis ceux qui
arrivent avec leur déambulateur (" scouitch ", font les patins
de caoutchouc, " frrrrrrrrrrt ", les chaussons de feutre ),
puis les fauteuils roulants pour lesquels il faut déplacer les chaises
le long des fenêtres...
C'est long. Des gens arrivent peu à peu, pas beaucoup. Il y a fest-deiz
à Poullaouën aussi, à Plounévez
Les frères Morvan étaient tête d'affiche, mais en fait d'affiche, celle
de l'entrée dit qu'ils sont obligés d'annuler leur venue, suite à un décès
dans leur famille.
Ça cadre avec le reste
Dans un fauteuil, une dame pleure, elle veut retourner dans sa chambre.
Sa fille a promis de venir, mais elle est en retard, ou la dame le croit,
et maintenant elle pense que sa fille l'a oubliée
Les autres n'ont pas l'air spécialement contents d'être là, on les croirait
déposés là comme des paquets.
Ils se sont faits beaux pourtant, l'un d'eux a mis sa casquette, mais
a gardé ses chaussons.
Un autre a enfilé un tricot à manches courtes sur sa chemise blanche de
peur d'avoir froid, et sa fille n'est pas contente, elle le rouspète gentiment,
c'est pas beau, papa !
Mes compères arrivent, ouf ! Je commençais à revoir mentalement "
On n'a pas tous les jours 20 ans
"
On
démarre, il y a 10 personnes à danser, les enfants des résidents ou les
parents du personnel soignant, quelques danseurs de fest-deiz qui ont
eu la flemme d'aller jusqu'à Plounévez
La fille de la dame qui pleurait
est arrivée, même bouille ronde, même cheveux courts et raides (les autres
font plutôt dans les bouclettes ), mais 2O ans de moins et pas de fauteuil
roulant. Elle veut aller danser, sa mère s'accroche à elle : " Tu
t'en vas pas ! "
Au tour des chanteurs, on va danser, on est presque 20 maintenant. Je
calcule qu'on est en gros un musicien pour deux danseurs
Puis les jeunes filles d'Oristal s'installent, bien embêtées de n'avoir
que 2 micros pour 4. Quatre-vingts ans à elles quatre, sourires et cheveux
longs, un rayon de soleil ! C'est sympa ce qu'elles font, la température
remonte un peu, on cesse de guetter d'autres arrivants par les fenêtres
Leurs airs sont pour la plupart bien connus, je vois une résidente qui
fredonne, une autre qui sourit
On chante avec elles, un tamm - kreiz idiot et rigolo " Gwechall
e oa Giscard d'Estaing, ha bremañ 'zo Lionel Jospin
" (je vous
laisse deviner les autres couplets
)
Le papy au tricot vient danser avec sa fille, il sourit. Il est complètement
à contre- temps, il balance ses bras comme un enfant, il sourit toujours,
et tout le monde lui sourit.
La dame au fauteuil roulant sourit aussi maintenant à sa fille qui danse
une gavotte.
Que ressent-elle en voyant son portrait plus jeune, encore vive et mobile,
mobile
? Et sa fille, se voyant clouée sur un fauteuil
. ?
Café, gâteaux, gavottes
et mini-kost ar c'hoat, l'après-midi s'écoule doucement, paisiblement
C'est déjà l'heure de la soupe, les marmites prennent l'ascenseur, puis
le personnel vient chercher les résidents, les uns après les autres, pour
les ramener dans leurs chambres (" scouitch, frrrrrrrt ").
Les danseurs s'en vont aussi, on plie.
Pas si glauque finalement
Quelques sourires, encore, aux derniers résidents, avant de repartir,
et d'oublier, peut-être, ce qui nous attend
.