Collectif Accordeon Diatonique de Bretagne

 

 

 

 

Faire de la musique irlandaise à l'accordéon européen
Jean-Paul Moreau
P.A. 36

 

 

 

 

 

1) Rappel :
De l'histoire de la musique irlandaise, aucun instrument n'a suscité autant de polémiques que l'accordéon.
Il reste un cas unique, souvent décrié, souvent rejeté, mais très solidement implanté et ayant su se bâtir une réputation d'instrument d'excellence au fil des décennies.
De facture généralement italienne d'après un brevet autrichien ("Akkordion" par Cyril Demian en 1829), le premier membre de la famille apparu en Irlande est le mélodéon, très vite adopté par les classes populaires et peu fortunées de l'Ouest, comme son cousin le concertina.
Il est d'ailleurs intéressant de noter que le premier enregistrement de musique irlandaise fut réalisé par un mélodéoniste, un américain d'origine allemande nommé John Kimmel (1904).
Il y eut d'abord tout un travail d'adaptation de cet instrument robuste et peu coûteux à fabriquer afin de l'intégrer à la musique rurale, et les toutes premières décennies de son existence en musique irlandaise ne furent pas concluantes, même si certains musiciens comme John Kimmel, Peter Conlon ou encore Joseph Flanagan ont atteint un degré de virtuosité faisant encore aujourd'hui référence dans le monde du mélodéon.

Le mélodéon :
Le mélodéon était un instrument diatonique à un seul rang et impliquait de sérieuses modifications mélodiques du répertoire, faisant de cette petite boite un instrument de soliste, souvent utilisé pour les danses car extrêmement puissant. Chaque note était donnée par 4 voix généralement, et jusqu'à 6, voire 8 pour les instruments de facture italo-américaine, afin de couvrir les larges dancehalls d'une époque où la sonorisation n'existait pas.


Mais les Irlandais se rendirent vite compte que cet instrument était trop incomplet pour posséder un réel potentiel, et l'améliorèrent par l'adjonction d'une seconde rangée, accordée un demi-ton en dessous, afin de rendre l'instrument chromatique. Les accordéons C#/D firent donc leur apparition, chromatiques et bisonores.

La notation anglo-saxonne : A=La, B=Si, C=Do, D=Ré, E=Mi, F=Fa, G=Sol

L'accordéon :

 

Ce fut là le premier pas vers l'instrument que nous connaissons aujourd'hui.
La recherche de doigtés, en vue de se rapprocher du jeu des violonistes, amena certains accordéonistes à revoir l'accordage de l'instrument, jusqu'à l'apparition du système B/C dans les années 30. Pourquoi le jeu du violon fut-il prit comme exemple ? Et bien à cette époque où la harpe avait disparu des milieux populaires, le violon était le seul instrument réellement chromatique utilisé pour la musique de danse. Il était donc normal de prendre en exemple ses possibilités mélodiques.
Les accordéonistes portèrent leurs efforts sur les mélodies et s'attachèrent à jouer dans la plupart des tonalités utilisées par les violonistes, soit D, G, A, C, F, Dm, Am, Em, Bm, Gm, Dmix, Gmix, Ador. (Voir le rappel de théorie musicale en fin d'article pour l'illustration de ces tonalités).
Rappelons que le mélodéon et sa gamme diatonique de D ne permettait de jouer 'réellement', c'est à dire sans modifier les mélodies, qu'en D, Em assez souvent, Bm et Ador, encore une fois assez souvent, c'est à dire lorsque la mélodie ne comportait pas de C.

 


Faire de la musique irlandaise
Seulement les accordéonistes continuèrent à utiliser la technique du mélodéon, à l'image de Joe Derrane, qui ne permettait pas l'exécution de rolls staccato et legato ou de "triplets" (doubles croches diatoniques ou chromatiques) comme les violonistes. La plus grande partie de l'ornementation était constituée de "grace notes" en utilisant le bouton adjacent à celui qui produisait la note que l'on voulait ornementer. Avec une "grace note" les accordéonistes obtenaient un "cut" pour ornementer deux croches, et pour se rapprocher des "rolls" sur les suites de trois croches identiques utilisaient le même principe. Seul variait l'emplacement de la "grace note", tantôt entre les deux premières croches, tantôt entre les deux dernières en fonction des musiciens.

2 La recherche de nouveaux doigtés

Il fallut attendre les années 50 et le génie de Paddy O'Brien (1922-1991) pour donner ses lettres de noblesse à cet instrument.

Déjà remarqué lors d'un passage radio à 14 ans à peine (Radio 2RN en 1936), cet accordéoniste de Newtown, près de Nenagh dans le comté de Tipperary est entré dans l'histoire grâce à son amour immodéré de la musique traditionnelle irlandaise, et sa volonté de ne vouloir à aucun prix changer une mélodie pour l'adapter à son instrument (ce qui était légion chez les mélodéonistes).

Paddy commença la musique à 7 ans, suivant l'exemple de son père Dinny au violon. C'est donc naturellement qu'il adopta 3 ans plus tard l'accordéon B/C (rangée intérieure en Do, rangée extérieure en Si) qui permettait de jouer, en gamme de D (Ré) majeur, dans un même coup de soufflet les notes d'une même corde de violon.

Progressivement donc, en s'inspirant de la musique qu'il entendait au violon, il développa des doigtés qui lui permirent de jouer dans toutes les tonalités majeures et mineures. et d'exécuter toute la panoplie d'ornementations disponible en musique irlandaise, comme :
- le "cut" (ornement entre deux croches)
- les "triplets" (doubles croches) en montant et en descendant
- les "slides" (petits glissando)
- les "double stops" (note et sa quinte jouées simultanément)
- et surtout les "rolls", staccato (retenu et lâché) ou legato (étendu et détaché) et ceci pour les `short' (ayant pour valeur une noire) ou les `long' (ayant pour valeur une noire pointée et exécutés à 5 notes), un ornement donc entre plusieurs croches identiques particulier à la musique irlandaise.
Pour cela Paddy O'Brien développa son jeu autour du majeur, se servant de ce doigt comme pivot de la mélodie, libérant ainsi l'index et l'annulaire pour pouvoir se déplacer sur le clavier en croisant (là où les mélodeonistes font des ponts) et exécuter les fameux "rolls" ou les "triplets".

Le grand avantage de cette technique dans le phrasé est, à part l'évidence de l'importance d'une ornementation plus complète, une plus grande souplesse.

Les avantages de cette nouvelle technique :
Le "croisé" permet de se déplacer sur le clavier en passant les doigts par-devant et derrière, sans engendrer d'interruption du son.
Le "pont" quant à lui consiste à faire passer les doigts par-dessus ou dessous, ce qui physiologiquement implique de lâcher un bouton avant de pouvoir en attaquer un autre. Mais en musique irlandaise la tendance est à un jeu lié, comme peuvent le faire les pipers, les flûtistes, les violonistes sur de longs coups d'archet en musique de danse (le cas de la harpe en musique irlandaise ancienne est à part). Ce caractère piqué n'est donc pas un choix pour les mélodéonistes à un ou deux rangs, plutôt une obligation.
C'est là la limite du style poussé-tiré.

Il est d'ailleurs intéressant de signaler que cette technique du `majeur en pivot' est applicable à l'accordéon C#/D (Ré sur la rangée intérieure et Do dièse sur la rangée extérieure), ne faisant que déplacer d'un ton l'accent produit par le changement de coup de soufflet.

Je m'explique : au B/C, on trouve pour la gamme de D les notes D (corde à vide du violon) en T (tirant), ensuite E, F#, G (toujours corde de D mais avec index, majeur, annulaire pour le violon) en P (poussant), A (corde à vide du violon) en T, puis B, C#, d en T (corde de A du violon, mais avec index, majeur annulaire), ce qui fait que toutes les notes d'une même corde du violon se trouvent dans le même coup de soufflet, avec un B/C.

Pour le C#/D, trop souvent associé au style poussétiré, on trouve pourtant le D (corde à vide au violon) en P puis E, F#, G en T, jusque là rien ne change, on est comme le violon. Ensuite vientAen P, B en T, puis C# et d pour finir en P.
La seule différence se trouve donc au niveau du B. En remarquant que le B est obtenu sur le violon avec l'index à partir de la corde à vide de A, et qu'il est donc souvent utilisé pour articuler les mélodies par un "slide", on se rend compte qu'avec un D#/C, rien de plus facile que de profiter du changement de coup de soufflet pour y mettre un "slide" à notre tour.

Ainsi le style moderne imitant le jeu de violon en exploitant toutes les possibilités de notre instrument est applicable quel que soit l'accordage de l'accordéon.


3) L'accordage diatonique

Quel que soit l'accordage ? Oui en ce qui concerne les deux accordages historiques de la musique irlandaise. Mais pour les autres ?
Comment faire avec un instrument accordé à l'Européenne ? G/C, A/D ? Malheureusement, ce principe d'accordage, s'il est pratique pour pouvoir choisir entre différentes combinaisons de poussétiré ou de croisé, possède une limite évidente : le chromatisme.

En fonction de votre instrument, vous ne pourrez jouer qu'en style "mélodéon", sur un rang, des airs en C, Am, G, Em, Ador, Gmix (dans le cas d'un G/C) ou A, Ador, D, Bm, certains Em (dans le cas d'un A/D). Dans les deux cas, sont exclues soit les tonalités de G majeur (la tonalité de prédilection des flûtistes.. .inimaginable !), soit la tonalité de Dmix (la tonalité de prédilection des pipers... inimaginable!). Dans ce cas prenons un D/G, me direz-vous ?
Si cet instrument est assez souvent utilisé en musique de Grande-Bretagne, il permet effectivement de jouer en D, G, Em, Dmix, Bm et Ador. C'est certainement le meilleur compromis que l'on puisse faire avec un accordéon diatonique. Mais par contre pour votre musique préférée, bretonne ou centre-France... peu de possibilités.

Comme quoi chaque tradition possède ses propres instruments, qui répondent aux besoins de la musique, et il semble impossible avec un instrument diatonique de pouvoir se lancer dans divers répertoires.

Reste tout de même les solutions mixtes, comme les accordéons à trois rangs, et on peut imaginer un système amélioré du A/D basé sur la musique irlando-américaine dont le meilleur représentant aujourd'hui est Joe Derrane, qui joue avec un C#/D inversé, c'est à dire un D/C# (rangée extérieure en D, rangée d'altérations C# à l'intérieur).
Voilà donc un compromis à partir d'un accordage européen :A/D/C#
Ou alors on pourrait envisager un compromis à partir de l'accordage irlandais, qui consisterait à jouer votre musique sur un chromatique bisonore, soit C#/D, soit B/C.
Personnellement, je pense que cette solution est la plus viable. Si elle vous empêche de jouer des basses développées, elle vous permet en revanche d'aborder toutes les tonalités, alors qu'un accordéon européen amélioré type A/D/C# vous permettra certes un jeu de basses complet pourvotre musique, mais possédera toujours l'inconvénient du clavier à gradins et des boutons champignons, qui pour la musique irlandaise sont redoutables car ils empêchent de se déplacer en glissant d'un bouton à l'autre.

Discographie de Paddy O'Brien
Il existe un seul disque en CD, les anciens vinyles n'ayant pas été réédités (Pourquoi ? mystère).
Cet enregistrement est composé de plusieurs suites enregistrées avec son compère violoniste Seamus Connolly, accompagnés par Charlie Lennon.
Il comporte aussi quelques faces des fameux enregistrements des années 50 (Paddy en solo).
C'est "The Banks of the Shannon", chez Green Linnet.


Conclusion ?

En 1953 donc, à la sortie de 3 disques 78 tours, Paddy O'Brien devint une légende vivante de l'accordéon en allant à l'opposé de la direction prise à l'époque par les mélodéonistes, qui pour se singulariser rivalisaient de virtuosité dans la vitesse. Paddy O'Brien mit fin à cette course avec son jeu précis, posé mais incroyablement riche et musical. Personne ne peut oublier en Irlande le son onctueux de son Paolo Soprani Elite 4 voix, que ce soit en solo, en remarquable duo avec le violoniste du East-Clare Seamus Connolly, ou dans le Tulla Ceili-Band, le Aughrim Slopes Ceili-Band, le New-York Ceili-Band, le Lough Derg Ceili-Band de son père et bien sûr le Ormond Ceili-Band, le sien, pour lequel il composa des centaines de morceaux, devenant également une légende de la composition au même titre que les violonistes Sean Ryan (son cousin), Paddy Fahey, Ed Reaveyou Martin JuniorCrehan.
Bien évidemment, comme à chaque révolution, des voix s'élevèrent, mais plus rien ne pût arrêter la déferlante de la technique moderne, adoptée par la quasi-totalité des accordéonistes dans les années 50 et 60, malgré le départ pour les Etats-Unis en 1954 de Paddy, et malgré la grande difficulté d'apprentissage de ses doigtés.

Quant à vous, si vous voulez jouer du breton et/ou du français, et parallèlement de l'irlandais, il vous faudra choisir : faire un sacrifice sur les basses, faire un sacrifice sur le style ou faire un sacrifice financier et vous acheter un accordéon de chaque.

Un peu de théorie musicale pour situer les choses :
Le mode pour une tonalité est la façon dont elle est écrite d'après la disposition des intervalles entre ses notes

En musique occidentale moderne (depuis que Bach a écrit son `clavier bien tempéré), qui est basée sur l'harmonie, il existe 12 gammes diatoniques majeures et 12 gammes diatoniques mineures, la différence entre mode majeur et mode mineur se situant au niveau de la tierce.
Il y a 2 tons entre la tonique et la tierce en mode majeur (exemple en gamme de C: C. D, E: 2 tons) et 3 demi-tons entre la tonique et la tierce en mode mineur (exemple en Am : A. B. C: 3 demi-tons).

Ces deux façons de compter les intervalles entre les notes sont les deux modes fondamentaux. Les intervalles pour le mode majeur sont 1, 1, Y2, 1, 1, 1, 1/2. Vous passerez par exemple en gamme de C majeur du C au D(1 ton). du D au E(1 ton), du E au F (% ton) et ainsi de suite.
Les intervalles pour le mode mineur sont 1, 1/2, 1, 1, 1/2, 1, 1. Vous passerez cette fois pour la gamme de Am par exemple duA au B (1 ton), du B au C(% ton), du C au D (1 ton) et ainsi de suite.

A ces modes nous pouvons ajouter des modes secondaires (soit mineurs, soit majeurs) qui sont, eux, issus des positions relatives des notes de la gamme naturelle de C. Nous savons que cette
gamme s'écrit dans l'ordre : C D E F G A B C Ecrivons à présent les notes de cette gamme non pas à partir de la tonique mais de la seconde, la tierce, la quarte, la quinte, etc.: DEFGABCDEFGABCDEFGA BCDEFGABCDEFGABCDEFGABCDEFG AB

L'ordre défini par la gamme naturelle de C correspond au mode ionien.
L'ordre des intervalles induit par la gamme commençant pa rD défini le mode dorien (dor).
Et ainsi de suite nous aurons les modes suivants :
E : prygien
F : lydien
G : myxolidien (mix)
A : éolien
B : locrien

Chacun de ces modes dispose les notes de la gamme selon des intervalles différents. Pour illustrer prenons par exemple, le mode dorien fréquent en musique irlandaise. On a: D - 1 ton - E%ton-F-1 ton-G-1 ton-A-1 ton -B-%ton-C-1 ton - D
Une gamme construite à partir d'une tonique quelconque et respectant la suite des intervalles 1, 1/2,1, 1, 1, 1/2, 1 définira un mode dorien.
On utilise souvent le Ador en musique irlandaise dont la gamme est, en prenant le A comme tonique et en appliquant les intervalles ci-dessus, Ador : A, B, C, D, E, F#, G, A.
On utilise également beaucoup le mode myxolidien pour la gamme de D, donc en utilisant les intervalles 1, 1, Y2, 1, 1, %, 1. Cette gamme est donc Dmix : D, E, F#, Q A, B, C, D.
Si vous la comparez à la gamme de D majeure, vous constaterez que le C est naturel et non dièse. Si vous la comparez à la gamme de D mineure, vous constaterez que le F est dièse et non naturel, que le B est naturel et non bémol.
De même avec le Gmix : G, A, B, C, D, E, F, G C'est une gamme de G majeure dans laquelle les F sont naturels et non dièses.

Voilà pour le petit rappel sur les gammes majeures, mineures et les différents modes.

Jean-Paul Moreau : jpem@tiscali.fr
http://beneriou.free.fr